Ode à la vignague

Elle va tranquille sillonnant notre campagne de son ruban de fraîcheur. Elle n’arrive pas de bien loin. Lorsqu’elle passe à Saint Léger elle a parcouru à peine 15 km. Elle a pris avec elle quelques sources sur son passage et aussi, quand il pleut, l’eau d’écoulement des terres qu’elle traverse.

Par endroits, son lent cheminement est entravé par des branches et des troncs d’arbres morts couchés en travers de son lit, mais cela ne l’empêche pas de poursuivre son chemin, imperturbable.

A l’arrivée au moulin de Saint Léger son cours a été modifié ; un mur de 1.50 m de haut a été construit sur 400 m de long. Ce mur qu’on appelle un bief, rendait possible l’accumulation de l’eau.
Un pont en pierre construit en prolongement de la maison, permettait, lorsque le passage était fermé, le blocage du cours d’eau qui de cette façon était contraint de passer sous le bâtiment et faisait fonctionner les mécanismes du moulin. En ce temps là elle était bien utile notre humble rivière mais aujourd’hui le moulin (comme d’autres sur son parcours) est à jamais hors service. Il a, lui aussi, perdu son utilité.

Qu’importe ! Pour donner le change elle a décidé qu’à partir d’ici elle se ferait vivante, belle et joyeuse, juste pour égayer l’endroit.

Elle fait, pour passer sous le vieux pont de pierre un virage à angle droit, une pirouette en quelque sorte, puis dévalant la pente elle joue au toboggan pour descendre un niveau inférieur. A cet instant son eau se fait scintillante et chantante.

Après la chute, la coquette se pose pour s’étaler en tourbillons légers sur un plan d’eau. C’est là qu’elle nous abreuve de sa fraîcheur, qu’elle nous ravit par son perpétuel murmure. C’est là que les grands arbres, les pieds dans l’eau, lui font une couronne d’ombre majestueuse. C’est là qu’elle règne apaisante et sereine sur un paradis de verdure.

C’est là que ses sujets les habitants des eaux, choisissent de séjourner.
Les jours de grande chaleur, quand l’eau est transparente, les poissons affleurent à la surface et tourbillonnent avec elle. De temps en temps, une troupe de canards sauvages vient amerrir en faisant du ski nautique sur toute la longueur du plan d’eau. Ils n’en finissent pas de s’ébattre joyeusement ; leurs folles cabrioles sont un vrai spectacle. Les libellules bleues aux ailes délicates, dessinent des ballets aériens tout en se mirant dans le miroir de l’eau. Si l’on s’approche trop près, les petites grenouilles qui peuplent ses berges font de superbes plongeons et réapparaissent un peu plus loin en montrant juste les yeux et le bout du nez.

De nombreuses espèces d’oiseaux peuplent les alentours :
Parfois un martin pêcheur nous annonce par un cri bref et strident son passage en flèche d’un bleu éblouissant ; c’est une chance si on l’aperçoit juste le temps de quelques secondes. La bergeronnette des ruisseaux balance inlassablement sa longue queue en dansottant sur les cailloux. Le pic vert fait résonner les troncs d’arbre de coups de bec répétés et rapides. Les mésanges charbonnières, nombreuses, sautillent et s’égosillent dans les feuillages des grands aulnes. Il arrive que le héron cendré laisse planer ses longues ailes au dessus de l’îlot de fraîcheur dans l’espoir sans doute d’y surprendre quelques batraciens.
On peut voir aussi les écureuils vifs et agiles faire le tour de la couronne en inclinant l’extrémité des branches pour passer d’arbre en arbre …

Aussitôt après le plan d’eau, la demoiselle reprend son cours et joue à saute mouton en bondissant sur un lit de grosses pierres ; elle s’amuse beaucoup car là encore elle chante Elle continue de courir, elle traverse les cultures de maïs, les plantations de peupliers, les vignes auxquelles elle doit son joli nom LA VIGNAGUE (vignes aigues) « l’eau des vignes ». Elle ira plus loin grossir LE DROPT, ils iront ensemble grossir LA GARONNE, et c’est ainsi que notre modeste rivière atteindra l’océan.

Modeste notre rivière ? Oui, mais pas toujours. Elle fait parfois de grosses colères quand la saison des pluies n’en finit pas et que les fossés bordant les terres charrient des torrents. Elle n’en peut plus de gonfler encore et encore et elle gronde de rage en passant sous le vieux pont. Le toboggan a disparu, le niveau du plan d’eau rejoint le niveau supérieur et le tourbillon léger est devenu un énorme bouillon qui tourne furieusement dans un bruit assourdissant. Le flot déborde sur les terrains environnants, passe sur la route, forme un grand lac dans la vallée.
Heureusement cela n’arrive pas très souvent et ne dure pas très longtemps. Dès que la pluie cesse, le niveau de l’eau baisse en quelques heures. Il faut ensuite attendre quelques semaines pour que le flux reprenne son cours tranquille.

Nous n’avons pas de rancune, bien sur que non ! Même si elle laisse après son passage de nombreux déchets végétaux, branches, vieux troncs qu’il faut nettoyer, ratisser, faire bruler …

Elle joue son rôle, elle ne peut faire autrement. Ces désagréments sont peu de chose et nous sommes heureux du privilège que nous avons de vivre dans sa proximité. Nous la remercions souvent pour le bien être et l’apaisement qu’elle nous offre au quotidien.

Nicole

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